NE PAS BOUGER, C'EST PRENDRE UN RISQUE!

Écrit par DH. Posté le Mercredi 12 avril 2017 @ 20:01:25 par DH

Liens Relatifs

Sommes-nous devenus de grands mous ? En quarante ans, les capacités physiques des collégiens français ont baissé de 25 %. La sédentarité réduit notre espérance de vie. C'est ce qu'explique le Professeur François Carré, cardiologue et médecin du sport à l’hôpital Pontchaillou de Rennes.

Entretien

François Carré, Professeur en physiologie cardiovasculaire, cardiologue et médecin du sport à l’hôpital Pontchaillou de Rennes. Cofondateur de l’Observatoire de la sédentarité. Président du Club des Cardiologues du Sport.

 


À qui s’adresse la médecine du sport aujourd’hui ?

Aux sportifs de haut niveau d’entraînement, aux sportifs du « dimanche », ceux qui veulent pratiquer une activité sportive tout en faisant de la compétition. Et puis, de plus en plus, elle va s’appliquer aux gens qui veulent reprendre une activité sportive, des gens sains ou malades. On utilise désormais l’activité physique et sportive comme un médicament. Je pense que les médecins du sport sont les mieux placés actuellement pour proposer cette activité car, pendant les études de médecine, il n’y a pas de formation sur l’activité physique à proprement parler. Les seuls qui en bénéficient sont ceux qui se sont spécialisés en médecine du sport.

Quel regard portez-vous sur ce que l’on appelle désormais « le sport sur ordonnance » ?

C’est une bonne nouvelle car, déjà, c’est une implication écrite des politiques, des pouvoirs publics. Je regrette en revanche que l’on n’en parle qu’en prévention secondaire voire tertiaire, c’est-à-dire quand les gens sont déjà malades. Ce serait tellement mieux de pratiquer une activité avant de tomber malade. C’est quand même le but… Dommage, donc, qu’il n’y ait pas un mot sur la prévention primaire. La deuxième population qui nous pose problème, c’est celle concernée par le vieillissement. La perte d’autonomie des personnes âgées, si elle est bien due à quelque chose, c’est à l’arrêt de l’activité physique. C’est un grand problème, qui a un coût majeur pour la société. Et qui n’est pas abordé. Voilà. C’est bien beau d’écrire noir sur blanc que le médecin va prescrire en fonction du risque après avoir apprécié les capacités physiques, mais le médecin n’a pas été formé pour. Il faut le dire. On va le mettre en place. On a commencé à Rennes cette année, et l’année dernière en pharmacie de façon obligatoire pour les responsables d’officines. Mais en médecine c’est donc optionnel, Plus de la moitié de la promotion s’est inscrite. C’est bien, mais cela devrait être obligatoire, au même titre que la cardiologie et les autres disciplines.

Vous ne parlez pas de sport, vous, mais d’« activité physique ».

Le terme « sport sur ordonnance », ça « claque ». Mais c’est une erreur. Moi, si je dis à mes patients qu’ils vont faire du sport, ils vont partir en courant ! Je parle d’activité physique, oui. On ne demande pas gens de faire du sport mais de marcher 30 minutes par jour, il convient d’être précis.

Autres problèmes : le remboursement et l’encadrement.

Bien sûr. Comme d’habitude, on met ça sous le tapis en espérant que personne ne va poser la question. Beaucoup de patients refusent car cela n’est pas remboursé. Au sujet de l’encadrement de ces personnes, il ne sera pas gratuit bien évidemment. Comment cela va se passer ? Les kinés sont proposés pour les cas les plus sévères, mais ils ne le feront pas gratuitement. Ils vont facturer des actes ? De mon point de vue, les enseignants en activité physique adaptée sont sûrement les mieux formés, mais eux ne sont pas paramédicaux. L’idée générale est donc bonne, mais pas assez bien pensée pour la suite.

C’est une science jeune, récente, la médecine du sport ?

Moyennement récente. La première fois qu’on a parlé de médecine du sport, c’est en 1930. Avant cela, Hippocrate disait déjà qu’il fallait faire de la marche pour être en bonne santé. Donc ce n’est pas récent. Au niveau cardiaque, les premiers électrocardiogrammes datent des années 50, sur les cyclistes du Tour de France. Cela a suivi la physiologie. Cela fait très longtemps que les physiologistes imposent des contraintes simples, via des exercices, pour mesurer l’adaptation des organes à l’activité. Aujourd’hui, on a la traumatologie du sport, l’exploration à l’effort, la nutrition du sport, la cardiologie, etc. On a diversifié. Au début, le médecin du sport devait tout faire. Aujourd’hui, chacun est pointu dans un domaine.

« Les sportifs de très haut niveau sortent des normes »

Sur les vingt dernières années, les connaissances ont évolué de façon exponentielle, tout de même, non ?

Oui. Je dis souvent à mes étudiants qu’il est possible qu’ils rigolent dans cinquante ans de ce que je leur dis aujourd’hui ! Carré, il était bien gentil, mais il était à côté de la plaque. Certaines vérités émises il y a quelques années, se sont révélées être fausses. Au départ, les cardiologues, via l’électrocardiogramme, dictaient la marche à suivre au niveau entraînement. On en rit aujourd’hui. L’échocardiographie a tout révolutionné. L’IRM, dans la même veine, peut montrer une anomalie quand l’électrocardiogramme est normal. À Rennes, on développe l’IRM à l’effort. Les gens pédalent et on leur fait l’IRM en même temps. Les outils ont sacrément évolué. Les appareils sont portables, on mesure sur le terrain directement… Les délais des traumatologues sont de plus en plus raccourcis. Et ce qui est intéressant, c’est que les patients et la population en profitent. Si on nous lève aussi vite aujourd’hui après nous avoir enlevé un ménisque, c’est parce qu’on l’a fait chez les footballeurs. Aujourd’hui, on commence à faire du réentraînement fractionné, comme les champions, chez nos insuffisants cardiaques, ou de la musculation. Bien sûr, le champion cycliste va s’entraîner à 400 watts et nos patients à 60, mais ce n’est pas grave… C’est révolutionnaire.

Le sport de haut niveau est-il une anomalie ?

Non. C’est extraordinaire. Un basketteur de 2,20 m, il est anormal. Mais si on avait pris les basketteurs pour norme, on serait tous anormaux. Les normes, on les prend comme elles sont. La plus grande difficulté est d’accepter que ce que l’on voit, qui est anormal, n’est pas forcément pathologique. Quand je vois un cœur de cycliste ou de skieur de fond qui mesure 65 mm de diamètre alors que normalement c’est 54, qui bat à 35 pulsations par minute alors que ce devrait être à 65, il est anormal. Mais pas malade. Les sportifs de très haut niveau, le cycliste du Tour de France qui développe 500 watts, commencent leurs tests d’effort à 250 watts là où s’arrêtent ceux des personnes de leur âge qui ne font pas de sport. On avait de grands coureurs à pied qui faisait du 25 km/h sur le tapis roulant, une femme bretonne qui était à 22 km/h. C’est un autre monde. Ils sortent des normes. Ils sont extraordinaires.

Vous avez, cet hiver, tranché sur le cas Gianni Meersman, ce cycliste, recrue phare de Fortuneo Vital Concept l’été dernier, qui a été contraint d’arrêter sa carrière brutalement pour un problème cardiaque. Comment tranche-t-on ?

Si je suis sollicité par la plupart des fédérations en tant qu’expert, je n’ai jamais LA vérité. Chaque sportif est libre d’aller voir qui il veut. Dans les cas de sportifs professionnels qui proposent des problèmes cardiologiques, dans l’immense majorité des cas, je ne rends jamais un avis seul. Je prends ceux de collègues, Français et Européens avec qui je travaille, un nombre impair. Et on vote. Quand on réfléchit à partir de nos connaissances sur une anomalie, que c’est le métier et la passion d’une personne, jeune, c’est mieux ainsi. On ne tranche jamais de gaîté de cœur. Je pars toujours du principe que la possibilité de continuer existe. Mais dans certains cas, le risque est trop important.

Le corps a des limites ?

Sur le plan ostéo-articulaire et musculaire, oui. On le sait. Sur le plan cardiaque, on a longtemps pensé que non. Aujourd’hui, on se pose un tout petit peu la question car des choses nous perturbent et nous font dire que chez certaines personnes, prédisposées sans doute, il y a des limites. En ce moment, il y a un grand débat : est-ce que trop de sport peut être délétère pour le cœur ? De mon point de vue, il y a sûrement des gens qui n’ont pas le système cardiovasculaire pour supporter 30 heures de sport par semaine. Je parle des triathlètes, des sports d’ultra-endurance. Les données dont nous disposons chiffrent à 1 sur 200 à 400 000 sujets. Donc, c’est exceptionnel. Par contre, certains sujets qui ont fait du sport, de l’endurance, toute leur vie, vont avoir des troubles du rythme cardiaque l’âge avançant. Pas mortels, mais des troubles. Mais j’insiste sur une chose : toutes les études, même chez les cyclistes du Tour de France qui sont souvent pointés du doigt, ont montré que les sportifs de haut niveau vivent entre quatre et six ans de plus que la population générale. Toutes. Ça ne veut pas dire qu’il faut faire le Tour de France pour vivre plus longtemps. Ça veut dire qu’ils avaient les capacités génétiques et le terrain pour vivre longtemps. Mais ça montre aussi que faire énormément de sport ne tue ni plus, ni plus tôt.

On peut se poser la question des limites parce que finalement, tous les dix ans, on découvre un Phelps, un Bolt, un Messi, un Gaudu…

J’ai toujours tendance à dire que le sport n’est qu’une discipline comme les autres. On a eu un Mozart, etc… Là où je suis plus perturbé, c’est quand un Mozart apparaît et que, derrière, il y en a d’autres (rires). Un Mozart, je veux bien, un Michel-Ange je veux bien, un Gaudu aussi. Mais si demain, il y en a vingt qui font les mêmes performances, je vais être ennuyé. Ce n’est que ce que je vois. Pour avoir vu une Marie-José Pérec arriver, c’était quelque chose. Parlons franchement : la recordwoman du monde du 400 m, c’est elle. Toutes les coureuses qui arrivent actuellement sont une seconde minimum derrière. C’est une exception. Il y en a eu une. Pas douze.

Ce sont des gens qui repoussent les limites ?

Oui et puis qui n’ont pas de limites. Je me souviens du coureur tanzanien Filbert Bayi qui prenait le départ du 1 500 m, partait à fond. Neuf fois sur dix, il se faisait rattraper. Une fois, il ne s’est pas fait rattraper et a battu le record du monde. Dans sa tête, il n’avait aucun doute : un jour, ça passerait.

« Les ados prennent l’ascenseur, pas l’escalier »

Vous « militez » beaucoup contre la sédentarité. Mais nos sociétés n’ont jamais autant couru, au sens propre comme au sens figuré, non ? Est-ce porteur d’espoir ?

Ce n’est pourtant pas la réalité sur la population. En France, il y a 37 millions de sédentaires minimum. Moins de 50 % de la population a une activité physique et sportive. Je peux même y inclure ceux qui disent qu’ils font du sport une semaine par an quand ils vont au ski. On a une fausse vision. Un deuxième problème se pose. Regardez la moyenne d’âge des traileurs et des coureurs sur route : on est quand même plus près des 40-45 ans que des 20 ans. La personne qui arrête de fumer et qui se met au sport, elle a 40 ou 50 ans et le fait parce qu’elle a peur de la mort. Mais avant elle n’y pense pas. Elle finit par se dire « Il faut peut-être que je m’occupe de ma santé ». La capacité physique des jeunes a baissé entre 1971 et 2011. C’est ce qui est ressorti d’une étude menée par un Australien qui a testé 11 millions de collégiens dans le monde, dont la France. Leur capacité physique a baissé de 33 % dans le monde, un tiers, 25 % chez nous. Un collégien, en 2011, court moins vite le 1 000 m qu’un collégien en 1971. Le but n’était pas qu’il court plus vite, mais au moins aussi vite.

Il faut insister là-dessus.

Oui, parce que meilleure est votre capacité physique, plus vous vivrez longtemps et en bonne santé. Même si vous êtes malade, même si vous avez eu un cancer, fait un infarctus. La capacité physique baisse avec l’âge, c’est inéluctable et j’en sais quelque chose. Si mes gamins partent de plus bas que moi, ils vivront moins longtemps.

On peut « jouer » sur cette courbe ?

Oui. On parle de Robert Marchand, ce cycliste centenaire. C’est un Usain Bolt d’une certaine façon. Mais il n’a pas fait du sport toute sa vie. Si, à 80 ans, je me décide à faire du sport, je peux gagner 20 % de capacités physiques et ainsi faire reculer l’inéluctable. Encore faut-il s’y mettre. Là où l’inquiétude est réelle, c’est que les enfants qui ne font pas de sport en feront moins quand ils seront adultes que ceux qui en faisaient.

Sociologiquement, que signifie cette sédentarité ? L’homo-sapiens est devenu un grand mou ?

Les gens n’ont pas retenu que pour bien vivre, nous avons besoin de bouger. Nous sommes faits pour ça. Le chasseur-cueilleur faisait ses 10 ou 12 kilomètres par jour selon les anthropologues. Mes grands-parents, 7 ou 8. Nous, c’est moins de 2 et on pense que c’est normal. Non, on a le même génome. Mais on passe du temps dans nos voitures, devant nos ordinateurs, moi le premier. Mais je le dis : j’ai besoin, au moins, de 30 minutes par jour pour m’occuper de ma santé.

On a perdu le réflexe de bouger, en somme.

Un exemple : vous vous brossez les dents sans vous poser la question mais c’est marrant vous n’arrivez pas à marcher. Ce qui m’inquiète c’est que beaucoup de gens espèrent qu’on va leur donner un médicament qui va compenser ce manque d’activité physique. Sauf que toutes les études le montrent : pour que ce médicament, qui contient les substances liées à l’activité physique et bonnes pour notre santé, soit efficace, il faut que tout l’environnement soit un contexte d’activité physique. Même les laboratoires se rendent compte que leurs médicaments, par exemple contre le diabète, fonctionnent mieux si le sujet fait une activité physique. Ça, la population n’y croit pas. Les ados prennent l’ascenseur, pas l’escalier. Il faut bien comprendre ceci : je prends un risque si je ne bouge pas.

   http://www.ouest-france.fr/sport/sante-ne-pas-bouger-c-est-prendre-un-risque-4921808



Article  Précédent |   Suivant